Vient de paraître en Espagne Le piano orientalle dernier ouvrage de la Libanaise Zeina Abirached, auteure phare de la scène du roman graphique au Moyen-Orient. Lauréat du prix Phénix 2016 du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, ce nouvel ouvrage consolide le travail d'Abirached et démontre également la vitalité d'un courant qui a le vent en poupe depuis le début de ce siècle.

La progression du roman graphique, qui a connu un essor particulier à partir des années 1990 en Europe en tant que genre populaire, n'a pas laissé indifférents les auteurs du Moyen-Orient et de la Méditerranée orientale, ni ceux qui s'intéressent à ces régions. Des œuvres telles que le célèbre Palestine : dans la bande de Gaza (Planeta-DeAgostini, 2002) ou Notes sur Gaza (Random House Mondadori, 2010) de l'Américain d'origine maltaise Joe Sacco, a démontré que le format de la bande dessinée permettait de faire connaître à un large public les complexités d'un conflit aussi durable que complexe. La combinaison de la bande dessinée et d'un journalisme d'investigation de qualité a valu à Joe Sacco des récompenses prestigieuses telles que l'American Book Award 1996 pour le premier des ouvrages susmentionnés. Notes sur GazaElle a reçu le prix du livre Ridenhour 2010, le prix Eisner 2010, le prix du livre de l'Oregon 2012 et a été nominée pour le prix du roman graphique du Los Angeles Times Book Prize 2009.

Dans le sillage de cette tendance, des romans graphiques ont été publiés qui traitent de l'actualité d'une région qui est à l'origine de nouvelles qui remplissent quotidiennement les pages des médias. La vitalité du genre est attestée par la parution récente d'ouvrages tels que Le printemps arabe (Norma Editorial, 2016) du prestigieux arabisant et historien Jean-Pierre Filiu et illustré par Cyrille Pomès, qui se concentre sur les effets des soulèvements qui ont conduit à ce qu'on appelle les "printemps" à travers l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient, étant le premier récit de ces événements à utiliser le format du roman graphique, écrit par un spécialiste de la région. A l'adresse L'attaque (Alianza Editorial, 2015) de Loïc Dauvillier et Glen Chapron, adapté de la pièce de théâtre du même nom de l'écrivain algérien Yasmina Khadra, un attentat-suicide à Tel-Aviv, prétendument perpétré par l'épouse d'un chirurgien israélien d'origine palestinienne, donne lieu à une réflexion sur le terrorisme et la coexistence dans la société israélienne.

L'essor de la bande dessinée sur le thème du Moyen-Orient a également vu se développer un nouveau courant, porté par l'artiste iranienne basée en France Marjane Satrapi (Rasht, Iran, 1969), suite au succès international de son œuvre Persépolis (édition complète, Norma Editorial, 2007) et qui a peut-être eu le plus grand impact, du moins en termes de nombre d'œuvres publiées à ce jour. Dessinée en noir et blanc et publiée en plusieurs parties, cette œuvre autobiographique raconte son enfance dans la République islamique d'Iran et les changements que l'arrivée au pouvoir du régime des ayatollahs a apportés à la société iranienne, y compris la guerre avec l'Irak et son séjour d'étudiante en Autriche, jusqu'à son retour dans son pays natal. Lauréat du prix de l'auteur de la révélation 2001 et du meilleur scénario 2002 au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, les deux premiers volumes de Persépolis ont fait l'objet d'un film en 2007 (adapté par l'auteur elle-même et Vincent Paronnaud), qui a remporté le Prix spécial du jury au Festival de Cannes 2007.

L'œuvre de Satrapi a sans aucun doute créé une tendance, donnant lieu à l'apparition de romans graphiques autobiographiques centrés sur cette région, une tendance dont les principaux protagonistes sont également des femmes. En ce sens, ces dernières années, des bandes dessinées ont été publiées, telles que Les pavots d'Irak de Brigittte Findakly et illustré par Lewis Trondheim (Astiberri, 2016) dans lequel l'auteure raconte son enfance en Irak dans les années 1960, ou encore L'Arabe du futur Vol. 1 Vol. 2 de Riad Sattouf (Salamandra Publications et Editions, 2015 et 2016), portant respectivement sur la Libye de Kadhafi et la Syrie de Hafez el-Assad.

LE TRAVAIL DE ZEINA ABIRACHED

abirached_zeina_el_piano_orientalZeina Abirached (Beyrouth, 1981), héritière directe de l'œuvre de Satrapi, a néanmoins réussi à consolider sa place grâce à une production tenace et personnelle qui l'a imposée comme une auteure de premier plan dans ce domaine. Toujours en noir et blanc, Abirached a créé une œuvre centrée sur des expériences personnelles dans sa ville natale de Beyrouth, des évocations de l'histoire récente du pays et de la vie de ses habitants, ainsi que sur l'influence d'une éducation bilingue sur la construction de la personnalité.

Ces thèmes sont omniprésents dans son œuvre et sont également présents dans son dernier roman, Le piano oriental (Salamandra Graphic, 2016). L'importance de l'identité associée à la langue est révélée dès la première page de ce roman, qui commence par une citation du poète palestinien Mahmud Darwish : "Qui suis-je ? C'est une question que chacun se pose. Dans mon cas, je suis ma langue. Dans cette bande dessinée autobiographique qui se déroule à Beyrouth dans les années 1950, Zeina Abirached établit un parallèle entre son départ pour Paris en 2004 et le voyage de son arrière-grand-père à Vienne deux générations plus tôt. Deux parcours personnels dont l'épicentre est le besoin de se retrouver soi-même à travers la recherche d'une langue commune qui leur permette de communiquer entre eux. Dragoman pendant la domination française du Liban et pianiste par vocation, son arrière-grand-père charismatique, qui improvisait des rythmes sur le tarbush, était déterminé à créer un piano "bilingue" qui lui permettrait de jouer les quarts de ton des mélodies orientales sur l'instrument occidental sans en changer l'apparence. L'invitation d'un fabricant de pianos à présenter son invention à Vienne marque un tournant pour l'arrière-grand-père, qui marquera le reste de sa vie.

L'enfance d'Abirached, née en pleine guerre civile libanaise, est également marquée par le besoin de communiquer, de trouver un refuge face à une langue arabe qu'elle associait, enfant, à la violence, aux barrages, aux bombardements et aux coupures d'électricité. L'auteur s'est donc réfugiée dans le français, face à la "langue des mauvaises nouvelles". Au fil du temps, après s'être installée à Paris, Abirached s'est réconciliée avec sa langue maternelle et les deux langues sont devenues des éléments constitutifs de sa personnalité : "J'ai réalisé que le français et l'arabe sont intimement liés en moi, inextricables, le français et l'arabe sont ma langue".

Le piano oriental est donc une livraison évocatrice d'Abirached, qui a établi un style de traits élégants et de séquences originales, dans lequel on trouve une plus grande sophistication dans les détails. L'utilisation de la calligraphie arabe, parsemée tout au long de l'œuvre, ainsi que l'humour et l'affectivité, sont également des éléments distinctifs d'un auteur qui est devenu une référence régulière dans le panorama des romans graphiques contemporains se déroulant au Moyen-Orient.

L'atmosphère calme et cosmopolite du Liban d'avant la guerre civile qui est évoquée dans la Le piano orientalLe pays, un pays déterminé à servir de point de rencontre entre l'Est et l'Ouest, un désir représenté par l'instrument conçu par son grand-père, contraste avec le pays en arrière-plan de ses œuvres précédentes. À Le jeu des hirondelles (Sins Entido, 2008), Zeina Abirached dépeint la vie dans un immeuble de Beyrouth au milieu des années 1980, alors que la guerre civile fait rage au Liban depuis des années. Les habitants de cet immeuble se retrouvent tous les soirs à l'entrée d'un des appartements, seul endroit considéré comme "sûr" lorsque les bombardements s'intensifient. L'heure de la réunion permet à l'auteur de présenter un à un les locataires, qui représentent à la fois les nouvelles générations du pays et un passé où il y avait des discothèques à la mode, des magasins pleins de lumières, des terrasses et les meilleures "merry creams" du monde.

Tandis que Le jeu des hirondelles nous rappelle le travail Mode d'emploi de Life (Anagrama, 1992) de Georges Perec (Paris 1936-Ivry-sur-Seine 1982), l'ouvrage suivant de Zeina Abirached, Je me souviens. Beyrouth (Sins Entido, 2009), représente un hommage ouvert au livre éponyme du maître français publié en 1978 (Je me souviensBérénice, 2016) auxquels elle emprunte des ressources. L'auteure trace ainsi un parcours à travers quelques souvenirs d'enfance qui l'ont marquée, tandis qu'elle nous raconte les années de guerre à travers les modifications du pare-brise de la Renault 12 de sa mère. Le manque d'essence, l'absence d'eau dans les maisons ou les nuits de bombardements se mêlent à des références à la culture populaire des années 80, comme le robot Grendizer, la boisson gazeuse Tang ou les chansons de Sabah, icône de la culture populaire arabe. Des réminiscences de l'enfance de l'auteur marquées par un sac à dos au pied de son lit avec ses "essentiels" au cas où elle devrait fuir à cause des bombardements, dont une cassette des Beatles et le livre Juan Salvador Gaviota. Tous ces souvenirs reviendront en 2006, alors que Zeina Abirached est déjà installée à Paris et que le conflit libanais éclate à nouveau.

Zeina Abirached présentera son dernier travail, Le piano orientalau siège de la Fundación Tres Culturas del Mediterráneo le mercredi 26 octobre à 19h30. L'auteur n'en est pas à sa première collaboration avec la Fondation, puisqu'en 2009, elle avait été chargée de créer un dessin original pour la couverture de l'ouvrage "Tres Culturas del Mediterráneo". magazine cultures n° 5 "Art et culture au Moyen-Orient".publié par cette institution. Abirached a également contribué à ce numéro du magazine avec une bande dessinée intitulée "J'ai deux langues maternelles", qui raconte la composition bilingue de l'esprit d'Abirached depuis son enfance. L'histoire complète peut être lue sur le lien suivant :

http://revistaculturas.org/wp-content/uploads/2012/10/culturas_5_Arte-y-cultura.pdf

Tout le matériel recommandé dans cette section est disponible sur le site de la Fondation des Trois Cultures de la Méditerranée (www.tresculturas.org) ou dans notre bibliothèque spécialisée, qui offre également la possibilité de prêts collectifs de certains des ouvrages mentionnés ci-dessus (pour plus d'informations : http://www.tresculturas.org/club/PAUTAS.pdf). Les heures d'ouverture sont du lundi au vendredi de 9h30 à 14h00 et le mercredi de 16h00 à 18h30.

Zeina Abirached présente son œuvre "El piano oriental" à la Fundación Tres Culturas le mercredi 26 octobre à 19h30 : Lien vers les nouvelles et l'inscription à l'événement.

*Image présentée sous licence Creative Commons, plus d'informations à l'adresse suivante : https://es.m.wikipedia.org/wiki/Archivo:ZeinaAbirachedLM2015.jpg